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L'anorexie fut ma plus grande
ennemie. Bien avant, elle fut
pendant longtemps ma seule amie.
Cette intruse m'a envahie à peine
entrée dans l'adolescence. Je me
sentais bien seule dans mon petit
coin, quand soudain, une petite voix
m'a parlée. Elle m'a d'abord abordée,
apaisée, attendrie pour mieux
m'apprivoiser et me dominer par la
suite.
Au départ, je me sentais libre.
Maigrir me faisait le plus grand
plaisir, je me sentais devenir plus
forte face au monde hostile que
j'affrontais tous les jours. Mais
ces kilos que je perdais ne me
permettaient que de mieux m'effacer
de ce monde que je n'osais en fait
affronter. Je me suis faite de plus
en plus petite au point de ne plus
me voir exister. J'ai attiré les
regards, tous les regards, sauf les
vôtres, vous qui viviez avec moi,
vous mes proches pour qui je voulais
tous ces regards, les vôtres, les
miens, à l’infini. A vous
s'adressaient mes appels muets, mes
souffrances sous-marines. Et
pourtant, j’ai cru les crier si haut
et si fort durant tant d’années !
Tant d’années à attendre un peu
d'attention, de reconnaissance,
d'amour et d'aide.
Mon hospitalisation ne vous a pas
aidé à comprendre, elle nous a
encore plus éloignés. Cette
hospitalisation faite de tant de
contraintes et de frustrations. Pour
essayer de sortir de cette période
douloureuse, je me suis inventée une
nouvelle personne, souriante et
dynamique mais pleine de larmes à
l'intérieur.
Cette image, j'ai pu la tenir
pendant des années. Les études, le
travail, le sport et tout ce qui
pouvait m'occuper, pour ne jamais
m'arrêter, m'ont fait tenir.
Vous, mes parents, mes proches, ne
vous êtes-vous jamais rendu compte à
quel point j'étais prête à aller
loin pour obtenir autre chose ! De
l’amour je crois « Pourtant je n’ai
manqué de rien, disiez-vous ! » La
communication ne passait jamais que
par la nourriture ou par la boisson :
quand on a la bouche pleine, on ne
parle pas. Moi, je ne mange plus et
je n'arrive plus à parler, à vous
parler, il ne me reste que le vide,
la solitude, la destruction. Me
rassurer, c'était m'effacer de ce
monde où plus rien ne me retenait.
Seul, mon compagnon aura réussi à
vous obliger un peu à vous
intéresser à mes « petites »
souffrances et non à les juger. Non,
ce n'était pas un petit caprice,
j'avais besoin d'amour et
d'attention : je voulais du jaune et
du bleu, de l’orangé rouge et du
violet pourpre. Mais toi, mon Papa
sénégalais, tu me voulais noire et
toi, ma mère normande, tu m’espère
toujours plus blanche. Cette fille
couleur café, vous ne l’avez parée
d’aucune couleur, jamais vous ne
l’avez faite scintiller au soleil de
votre tendresse.
Lorsque j'ai rencontré mon ami,
Jacques, à 23 ans, la façade de 10
ans, que je croyais pourtant bien
solide, s'est effondrée. Les briques
sont tombées une à une, laissant à
nu mon corps de « grande bringue ».
Les douleurs physiques et morales
sont arrivées, ne laissant qu'un
petit tas de poussières qu'une
rafale de vent a emporté.
Là, il ne restait plus rien que mes
pensées négatives et l'envie d'en
finir de tout ce mal. J'ai eu
l'impression de mourir. Je ne
pouvais plus vivre, je n'en étais
pas capable, je ne l'avais jamais
été. Je me blâmais sans cesse pour
tous mes actes. M'autoriser de
manger, c'était m'autoriser à vivre,
à aimer, à être aimée. Chaque
bouchée que j'avalais me dégoûtait,
je n'y avais pas droit, rien de ce
monde je ne méritais. Je pensais
avoir fait tant de mal à mon
entourage, je me sentais coupable de
tout ce qui était arrivé. J'ai perdu
tout respect pour mon corps : noir
de saleté, jamais blanc de pureté.
Heureusement, il y eut Jacques. Et
encore Jacques. Sous la tendre
détermination de son amour,
particulièrement attentif à mes
moindres faiblesses, j'ai commencé à
effacer petit à petit, une à une,
ces pensées destructrices. Il a
suffi d’un mot. Un jour, je me
souviens, il pleuvait. J’avais froid
(comme toujours). Il a dit « Papillon,
viens contre moi ». Une flamme s’est
éveillée en moi. Elle n’est jamais
morte depuis. Elle veille sur moi.
Au nom de l'amour, j'ai décidé de ne
plus me mentir, de ne plus lui
mentir, de ne plus vous mentir, de
ne plus chercher ailleurs le nom
d'une maladie du corps. Elle
s’appelait anorexie. Elle avait
trouvé une compagne de lutte : elle
s’appelait boulimie. J'avais peur.
Je le lui ai dit. De sa voix un peu
rauque, il m’a dit « Peur, c’est
raisonnable. Moi aussi, j’ai peur.
Pour toi, pour nous… Pour moi. Alors,
c’est pour ça que NOUS allons nous
battre. Tu veux ? ». J’ai voulu.
Très fort. Lui est resté, il est
toujours à mes côtés.
La deuxième étape était d'obtenir un
soutien médical. Je suis donc allée
trouver mon médecin pour lui dire "je
suis anorexique, je ne sais pas
comment je vais m'en sortir, j'ai
besoin d'aide".
La troisième étape était de faire la
même chose vis-à-vis de la
psychologue. Ainsi une petite
structure d'aide s'est mise en
place. Nous l'avons complétée par
des séances de kiné-massages, de
réflexologie, et aussi des conseils
d'un nutritionniste.
Mais une des choses qui m'a le plus
aidée durant toute cette période de
reconstruction, c'est d'écrire.
Écrire tous les jours mes
sentiments, mes mauvaises pensées,
toutes ces petites choses qui me
trottent sans cesse dans la tête et
qu'il faut que j'arrive à exprimer
pour me libérer un peu. Au départ,
je ne suis pas arrivée à me remettre
à manger, à accepter la nourriture
qui doit me faire vivre, quelque
chose m'empêchait encore de ne plus
me blâmer pour avoir pris soin de
moi.
C'est alors que j'ai décidé de
parler à ceux qui m'avaient fait du
mal, à prendre mes distances avec
eux. C'est alors que j'ai enfin
réussi à mettre une cuiller en plus
de ceci, quelques grammes en plus de
cela. J'avais un poids en moins sur
la conscience, et cette légèreté
retrouvée m'a permis d'avancer.
Maintenant, petit à petit, j'arrive
à franchir toutes ces petites
frontières qui me séparent encore de
moi-même, de ce que je suis et non
ce que je dois être, de ce que je
fais et non que je dois faire, de
mes projets et non ceux des autres.
Aujourd'hui, je ne me sens pas
encore guérie, mais sur la voie de
la guérison. Peu importe que cela
prenne encore quelques mois ou
quelques années, la lutte va
continuer jusqu'à ce qu'enfin, je me
sente à nouveau en totale liberté,
en confiance et en harmonie avec mon
corps.
Que je me suis détestée durant ces
dix dernières années ! Aujourd'hui,
j'essaie de m'aimer jour après jour
un peu plus. Ce n'est pas évident,
mais ça aussi ça s'apprend, pas à
pas.
Mon plus grand souhait serait de
pouvoir transmettre cette petite
flamme d'amour à d'autres bougies
qui à leur tour en allumeront
d'autres.
Papillon
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